La pompe du pont Notre-Dame
Article de Fulgence Girard paru dans Le Monde illustré n°10, p. 11, le 20/06/1857.
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À propos de cet article
 Place de l’Hôtel-de-Ville, et le pont Notre-Dame et tel qu’il est depuis 1919 |
- Il y avait contre le pont Notre-Dame, deux pompes destinées à alimenter des fontaines de Paris en eau de la Seine. Girard nous rappelle l’origine de ces pompes, qui vont être détruites.
- Les changements des bords de Seine évoqués dans cet article commencent en fait dès le milieu du XVIIIè siècle. Jusqu’alors, le fleuve était un espace partagé au cœur de la ville par tous ses usagers : porteurs d’eau, blanchisseuses, meuniers, portefaix, pêcheurs, cuiseurs de tripes, promeneurs, commerçants… ; il devient à cette époque un espace urbain devant répondre à des exigences économiques, esthétiques et de santé publique. Au début du XIXè siècle, ce sont les enjeux de l’économie du transport fluvial qui vont dominer, et les berges seront aménagées dans ce sens. Ces derniers travaux d’aménagement n’ont pas été sans contestations notamment de la part des élus de la rive gauche sous la monarchie de Juillet (1830–1848).
C’est probablement de ces travaux-là dont Girard parle, puisqu’il rappelle aux lecteurs les berges d’avant 1830 « ces alluvions fangeuses, ces rivages dévastés, ces berges squalides » qu’il compare à celles d’aujourd’hui (1857) : « belles lignes fluviales, succession non interrompue de quais superposés en vastes gradins, d’esplanades, d’écluse et de ports ».
- D’autres travaux agitent la capitale : les travaux haussmanniens (1852–1870), à la suite desquels le niveau du sol de la rue Saint Martin et de la rue de Rivoli ont été abaissés, forçant l’administration à remplacer le pont Notre-Dame. En 1853, le pont Notre-Dame, qui comptait alors six arches, est reconstruit, en maçonnerie (avec cinq arches). En 1858, la pompe associée à l’ancien pont est à son tour démolie, « sans éveiller aucun regret » commente Girard qui la trouvait d’un « aspect disgracieux ». Le lecteur pourra juger de lui même grâce à la gravure publiée avec l’article.
- Ce pont est le siège de nombreux accidents de navigation, au point que l’une de ses arches est appelée, déjà en 1857, l’arche du diable. Le pont sera refait (arche unique métallique) en 1919.
- La pompe de la Samaritaine évoquée dans l’article a été faite construire en 1602 par Henri IV, sur une pile du pont Neuf, et élevait 400 m3 d’eau par jour. Difficile à entretenir, l’administration l’abandonne en 1791, elle tombe en ruine et est démolie en 1813.
 Principe du puits artésien (schéma de Bilou) |
- Les débits des pompes sont énoncés en pouces de Seine. Le pouce d'eau ou pouce de fontainier équivaut à un débit de 0,000222166 m3/s, c'est à dire 13,33 l/m ou 19,20 m3/j. Les deux pompes au moment de leur conception devait apporter de 85 à 95 pouces (1632 à 1824 m3/j), mais n'en apportent que 80 (1536 m3/j) une fois achevées. Au moment de leur destruction, elle en apportent 70 (1344 m3/j).
- Entre 1800 et 1824, le canal de l’Ourcq est percé, puis amélioré jusqu’en 1848, et livre une quantité d’eau considérable aux parisiens, mais l’approvisionnement fluvial reste insuffisant, en même temps que la qualité de son eau se dégrade, et il est remplacé petit à petit par des puits artésiens.
- Le puits artésien est un puits dont l’eau jaillit spontanément, car il est percé dans une nappe phréatique dont la surface se retrouve à une altitude plus élevée que l’ouverture. Une telle nappe phréatique n’existe que parce-qu’elle est retenue par une couche étanche, et l’eau en surgit selon le principe des vases communiquants. Le premier puits artésien alimentant Paris est celui de Grenelle en 1848.
- Nous n’avons pas retrouvé les vers de Jean de Santeul (selon l’orthographe en usage aujourd’hui), poète néo-latin (1630–1697), évoqués par Girard, ni leur traduction par Corneille.
La pompe du pont Notre-Dame.
 Vue de la pompe du pont Notre-Dame, prise de l'arche du Diable. – Souvenir historique. |
Voilà un de ces établissements dont s’émerveillèrent nos aïeux qui va disparaître, et, je le reconnais de grand cœur, sans éveiller aucun regret. Un des plus heureux changements qu’ait subis depuis un quart de siècle l’aspect de Paris, — on semble ne pas le savoir, ou du moins ne pas le comprendre assez, — c’est la transformation des bords de la Seine.
Qu’on se rappelle, si l’on a l’avantage de pouvoir reporter jusque-là ses souvenirs, ce qu’étaient, vers 1830, ces belles lignes fluviales, succession non interrompue de quais superposés en vastes gradins, d’esplanades, d’écluse et de ports que l’œil suit avec tant de charme dans leurs perspectives fuyantes ; qu’on se rappelle ces alluvions fangeuses, ces rivages dévastés, ces berges squalides, toutes ces traces d’incurie et de désordre que présentaient ces bords aujourd’hui si pittoresques ; et en admirant ces rives dont les bords gazonnés offrent à l’œil leurs bouquets d’arbres, leurs vases et leurs corbeilles de fleurs partout où le grès, le calcaire et le granit n’étendent pas leurs surfaces de pierre, on reconnaîtra la vérité de nos réflexions, la justesse de notre remarque.
La pompe élevée près du pont Notre-Dame est le seul reste de l’aspect disgracieux qu’offrait alors le cours du fleuve. Son lourd et grossier échafaudage rompt, de la manière la plus choquante, l’harmonie du nouvel aspect, où il est une dissonance, où il fait tache.
L’administration l’a compris. Cette pompe, dont l’établissement remonte au milieu du dix-septième siècle, va être remplacée, assure-t-on, par une turbine établie sur l’éperon de l’écluse du Pont-Neuf, si toutefois le nouveau mode de forage des puits artésiens ne fait préférer le système beaucoup plus économique des eaux jaillissantes.
Consacrons-lui un souvenir : Paris manquait d’eau, lorsqu’en 1670 Daniel Jolly, directeur de la pompe de la Samaritaine, proposa au corps municipal d’établir, près du pont Notre-Dame, un appareil semblable à celui dont l’administration lui était confiée, lui offrant d’élever, au prix de 20,000 livres, 30 à 40 pouces d’eau de la Seine à 80 pieds au-dessus du niveau de cette rivière. Sa proposition fut acceptée par arrêté du 26 avril 1671.
Un projet analogue fut soumis à la même époque au conseil ; Jacques Demance, son auteur, s’obligeait, pour une somme de 40,000 francs, à élever 55 pouces d’eau au moyen d’une nouvelle machine hydraulique. Ses offres furent accueillies avec la même faveur.
Les deux ingénieurs se mirent à l’œuvre. Le résultat de leur travail fut de livrer à la consommation parisienne un volume supplémentaire de 80 pouces d’eau . Les pompes, placées sur un échafaudage analogue à celui qui existe aujourd’hui, furent renfermées dans un pavillon dont la porte, dessinée par Pierre Bullet, attira surtout les regards des artistes et des lettrés. Cette porte ornée de deux bas-reliefs, chef-d’œuvre de Jean Goujon, et debris d’un édifice antérieur, portait au-dessous d’un médaillon de Louis XV une inscription en vers latins du célèbre Santeuil. Elle fut traduite en vers Français par P. Corneille.
Ces pompes, réparées à différentes époques et notamment en 1678 et en 1708, fournissent encore 70 pouces d’eau fluviale.
FULGENCE GIRARD.
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